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Profondes mutations du côté des jeunes issus de migrants

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May 30, 2016 / 0 Comments
   
Photo: AFP / R. Gabalda

 

Les deux rives de la Méditerranée sont confrontées aujourd’hui à des difficultés, du désarroi à l'impuissance, et l'extrémisme violent. Les jeunes, premières victimes de ces soucis et de l’exclusion, sont la cible préférée pour les mouvements radicaux. Dans une série de 3 articles Jacques Ould Aoudia présente les facteurs jouant en faveur de la propagation de l'extrémisme violent en région Méditerranéenne. L'auteur identifiera aussi des solutions clés pour sauver les jeunes Méditerranéens de cette menace.

Cet article est le deuxième dans une série de 3 articles.

 

La migration, mais aussi les pays d’origine, ont connu depuis 30 ans de profondes mutations. Nous présentons ci-après celles qui se sont manifestées en France et au Maroc.

 

De profondes mutations, dans les territoires d’origine et dans la migration.

 

D’une migration formée de ruraux originaires des montagnes enclavées du Maroc, recrutés pour des emplois d’ouvriers dans les mines et la métallurgie en Europe dans les années 50 et 60 dans le cadres des accords de main d’œuvre, la migration est désormais composée d’une population d’origine plus urbaine, elle est plus instruite, plus féminine. Avec les enfants nés des premières générations dans les pays d’accueil, elle forme maintenant ce qu’il est convenu d’appeler la ‘diaspora’, que les institutions marocaines appellent les ‘marocains du monde’ (MdM).

 

D’une façon générale, pour agir sur la migration sur quelque plan que ce soit, pour définir des politiques publiques d’intégration ou élaborer des programmes en tant qu’ONG, il est crucial de comprendre le lien qui relie le migrant à son territoire d’origine. Comment ce lien entre diaspora et pays d’origine a-t-il évolué, au fil des mutations profondes que connaît la diaspora marocaine ?[1]

 

Pour les migrants des premières générations le lien avec le pays d’origine se situait sur le registre de l’obligation sociale, de l’injonction communautaire. Au risque d’être exclu du groupe, le migrant avait l’obligation de soutenir sa famille restée au village, mais aussi, très souvent, de participer aux projets de développement en biens collectifs dans le village d’origine. Seuls ou organisés dans les pays d’accueil en associations qui recouvraient le périmètre des villages du pays d’origine, la plupart des migrants marocains de ces générations a ainsi soutenu des projets collectifs villageois, en envoyant des fonds et en participant à la conduite du projet pour restaurer la mosquée, équiper l’école, électrifier le village, amener l’eau potable, refaire la piste… A cette époque, le migrant était le principal animateur du territoire, avec ses projets, ses financements, son prestige, son automobile, son savoir… Il était devenu un acteur majeur du développement local, au niveau villageois.

 

Dès la fin des années 80, l’association Migrations & Développement (M&D) a formalisé et systématisé ce modèle d’intervention entre migrants et territoires[2]. C’est sur ce modèle, que M&D a construit son action pour déboucher empiriquement sur une approche de développement rural intégré sur la région d’origine des migrants qui l’avaient créée : les Régions du Souss Massa et du Drâa Tafilalet[3].

 

Trente ans après, ce modèle fondé sur un lien d’injonction communautaire entre migrants et territoire d’origine ne fonctionne plus. D’une part, le migrant est devenu un acteur parmi d’autres, car d’autres acteurs ont émergé sur le territoire (élus des Communes, cadres des associations de développement, administrations décentralisées) qui sont en capacité croissante de porter le développement local.

 

D’autre part et surtout, parce que les membres de la diaspora ont profondément changé : plus instruits, plus féminins, pour la plupart nés en France, ils se sont éloignés de l’injonction communautaire. Ils sont plus individualistes, plus investis à mener des projets dans leur société d’accueil car ils n’ont plus, comme les anciens, l’idée d’un retour au pays[4]. Leur horizon comprend des objectifs similaires à ceux de tout jeune de France : fonder une famille étroite, trouver du travail, un logement, s’occuper de la scolarité des enfants…

 

Comment le lien avec le pays d’origine (des parents) s’est-il modifié avec ces mutations tant dans la diaspora que dans la migration ?

 

Même avec la perspective de rester dans le pays d’accueil, le lien avec le pays d’origine ou celui des parents reste fort. Mais il s’est déplacé vers des questionnements identitaires. Que ce soit sur le mode défensif (sous l’effet de la montée du racisme, de la consolidation du ‘plafond de verre’ qui bloque la promotion professionnelle et sociale pour qui porte un nom arabe ou une apparence d’ailleurs…) ou sur le mode affirmatif : on revendique plus ou moins sereinement son identité, son origine. Mais cette revendication identitaire s’effectue au sein d’un jeu complexe d’identités multiples.

 

Cette problématique identitaire concerne tout spécifiquement les jeunes nés en France issus de la migration. Elle rencontre un profond malaise social qui touche de larges fractions des populations concentrées dans les zones périurbaines, composée de jeunes issus de migrants mais aussi de jeunes autochtones. Malaise aux composantes sociale et identitaire mêlées inextricablement pour ces populations. N’aborder la question que sous un seul de ces deux angles conduit à des erreurs d’appréciation majeurs.

 

Les opinions exprimées dans cet article ne reflètent pas nécessairement celles du Centre pour l’Intégration en Méditerranée.

Le contenu de cet article n’engage également que l’auteur, et non ses institutions d’attache.

 

[1] Ces mutations générationnelles affectent d’autres diasporas. Selon des témoignages recueillis, elles concernent les diasporas des pays andins en Amérique Latine, celles du Mali, mais aussi du Vietnam, de Chine. Chacune, avec ses caractéristiques propres, est confrontée au renouvellement du lien entre nouvelles générations et pays d’origine des parents.

[3] De Tinghir à Tiznit, soit 530 km de profondeur, dans les montagnes de l’Atlas et Anti-Atlas, au centre sud du Maroc, la première région d’émigration de masse, vers les grandes villes du pays et vers l’Europe.

[4] Cela pourrait changer avec l’approfondissement de la crise sociale et politique en Europe : de nombreux jeunes marocains, surtout parmi les diplômés, envisagent un retour au pays. Mais un retour ‘ouvert’ sur des mobilités entre pays d’origine (des parents), pays d’accueil et, souvent, pays tiers.

Jacques OULD AOUDIA

Jacques Ould Aoudia est chercheur en économie politique du développement.

Activité professionnelle: Jusqu’en 2011 : Économiste à la Direction Générale du Trésor (Ministère de l’Economie, France): analyse des fondements institutionnels et de l’économie politique du développement, notamment dans le monde arabe. Chercheur associé à l’Institut Royal des Etudes Stratégiques (IRES, Maroc).

A titre bénévole: Président de l’association « Migrations & Développement » créée en France par des migrants marocains en 1986. Site web de l’association : http://www.migdev.org/   

Auteur de plusieurs publications:   desquelles: Captation ou création de richesse? Une convergence inattendue entre Nord et Sud, Gallimard, Le Débat n°178, Janvier-Février, 2014 ; Des migrants marocains acteurs du développement, (avec Yves Bourron), Hommes & Migrations No.1303, Juillet-Septembre, 2013.

Site web de l’auteur: http://www.jacques-ould-aoudia.net/

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