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Du « hitiste » au cycliste. Vers une Vélorution en Tunisie

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Jan 15, 2018 / 0 Comments
   

Du « hitiste »[1] au cycliste. Vers une Vélorution en Tunisie.

 

Traversez Tunis et vous ferez ce constat étonnant pour une capitale : à première vue, le vélo est quasiment absent des rues. Pourtant, la capitale tunisienne est confrontée à l'essoufflement de son modèle urbain :  ville saturée par les embouteillages, accroissement des maladies de la sédentarité (obésité, cholestérol, etc.), stress urbain, pollution, augmentation régulière du prix des carburants sont autant de réalités quotidiennes pour les Tunisois.

 

Parmi les modes de transport doux, écologiques et respectueux de l’espace public, le vélo commence à acquérir une nouvelle présence. Face à quel contexte local cette mobilité alternative doit-elle s’adapter ? Que propose la société civile mobilisée autour de la revendication des déplacements cyclables ?

 

Traditionnellement, dans la société tunisienne, le vélo est un mode de transport adopté par les hommes pour les déplacements courts à l'intérieur du quartier (se rendre au café, faire une course), pour les déplacements quotidiens mixtes dans certaines petites villes côtières comme Nabeul ou pour faciliter les trajets dans les zones rurales (comme les élèves qui se rendent à leur lycée sur l’île de Djerba).  Le vélo est perçu comme le mode de transport de l'ouvrier qui ne peut accéder à un autre moyen de transport. Le vélo est aussi  lié à l'enfance, les enfants s'y adonnent à cœur joie dans leurs temps libres jusqu'à l'adolescence où peu de femmes poursuivent sa pratique. Cet usage traditionnel limité est à mettre en perspective avec l'essor de la société de consommation qui, dans les années 1980, a placé la voiture comme signe ultime de réussite. Qui n'a pas de voiture n'a pas réussi sa vie, quitte à s'endetter durant toute celle-ci.
 

Mais la pratique du vélo aujourd'hui en Tunisie, aussi minoritaire soit-elle, est investie par un spectre de plus en plus large de la société : de l'ouvrier pour se rendre à son travail au jeune cadre pour ses loisirs, de l'étudiant(e) pour se rendre à la fac au retraité sportif pour des randonnées. Chacun a donc son usage propre du vélo : moyen de transport pour se rendre au travail ou à son lieu d'étude, balade de fin de journée entre amis, randonnée lors du week-end, déplacement du quotidien, échappatoire au stress urbain, moyen de quitter la ville pour quelques heures[2].
 

Chez les jeunes urbains, le vélo devient un véritable outil d'affirmation de soi : on customise son vélo, on adopte la mode vestimentaire qui est liée et certains nomment avec humour leur vélo « ma femme ». Le vélo devient une nouvelle frontière du soi. De plus, il crée des nouveaux cercles de sociabilité (des groupes se forment autour de rendez-vous de balades).  Le réinvestissement actuel du vélo par les jeunes recoupe le mouvement de l'aventure qui se développe depuis quelques années autour de la pratique du camping, de la randonnée et du cyclo-tourisme. Pour cette nouvelle génération urbaine, la nature devient une alternative à la ville et le vélo un moyen de l'atteindre. Le vélo est synonyme de challenge, de dépassement de soi et de mouvement prenant le contre-pied de l'image du jeune assis au café, un loisir très présent chez les jeunes tunisiens.

 

 

Dans les mois qui suivirent la révolution, des passionnés de vélo ont lancé différents mouvements de vélo, qui se sont concrétisés essentiellement autour de parades à vélos mensuelles sur le modèle international des  « critical mass ». Ils ont réuni plusieurs dizaines de cyclistes le temps de balades principalement dans les quartiers aisés de la ville (La Marsa, Le Lac). Au printemps 2017, des amis habitant à Tunis convaincus par la nécessité d’adopter plus massivement le vélo comme moyen de transport alternatif à la voiture ont créé l'association « Vélorution Tunisie ». 

 

Premier mode d'action là aussi, l'association appelle à des critical mass mensuelles. Le départ est souvent donné de lieux historiques et patrimoniaux comme la Porte de France à l'entrée de la médina de Tunis, la porte historique de l'entrée de la Goulette, la place du Saf-Saf de la Marsa ou encore le Jardin aux roses Bir Belhassen de l'Ariana. Revisiter le patrimoine tunisien grâce au vélo est aussi un des objectifs du mouvement. Grâce au potentiel de diffusion et de mobilisation des réseaux sociaux, plusieurs centaines de cyclistes défilent à chaque parade revendicative et festive sur des circuits d'environ 10 kilomètres définis à l'avance (des parades qui ont eu lieu au centre-ville de Tunis, à Bardo, cité Olympique, La Marsa, La Goulette-Le Kram-Carthage et L’Ariana). Entre avril et mai 2017, près d'un millier de passionnés de vélos ou simples amateurs ont pris part à ces manifestations.
 

Parmi ceux qui répondent à l'appel de Vélorution se côtoient femmes et hommes de toutes générations -avec une présence féminine en crescendo-, de toutes catégories professionnelles, de tous quartiers et de toutes régions. Des jeunes rejoignent régulièrement les parades depuis les villes de Nabeul, Hammamet ou Bizerte à plus de 60 kilomètres de Tunis.  De ces rassemblements cyclistes, des groupes sont nés qui organisent régulièrement entre eux des sorties urbaines à vélo.
 

 

Ce mouvement tire sa force d'une volonté de réappropriation de l’espace public[3]. Les militants demandent en effet à l'Etat un partage des infrastructures via la mise en place de pistes cyclables. Un des slogans du mouvement est : « la rue est à nous tous » (lkayes mta'na lkol) ou encore « les rues nous appartiennent » (we own the roads). Le vélo devient un médiateur de citoyenneté. Il porte le projet d'habiter la ville autrement : s'affranchir de la dépendance à des transports publics insuffisants, du stress, de la perte de temps et d'argent causés par les embouteillages.

 

Dès lors, en milieu urbain, le vélo devient symbole d'autonomie, d'indépendance et d'une liberté retrouvée. De son côté, Vélorution œuvre à sensibiliser les citoyens et les autorités à la prise en compte de ce mode de transport comme mobilité d'avenir. Il vise à convaincre que les déplacements cyclables sont une des solutions à de nombreux problèmes que rencontrent la société tunisienne en terme de santé publique, en terme de crise économique et en terme écologique.  Si la société civile bouillonne d'idées, l'Etat saura-t-il s'engager dans cette voie et proposer une vraie réforme urbanistique à même d’accueillir dignement le nouveau mouvement des cyclistes tunisiens, celui de la révolution des vélos ?

 

Crédit photos : Tarek Rassaa

 

[1]Littéralement « celui qui tient les murs », expression popularisée par l'humoriste Fellag pour nommer les jeunes algériens qui  tuent le temps à la terrasse des cafés. Expression qui symbolise le drame de l'inactivité et inaction de la jeunesse maghrébine.

[2] Il n'existe pas de chiffre pour mesurer la part du vélo en Tunisie si ce n'est pour la ville côtière de Sfax où la part modale du vélo est de 0,8% en 2015. Source : H. Abid, ETIC, 2015

[3]Un espace public qui fait l'objet de revendications fortes depuis 2011 à l'instar du mouvement citoyen « Winou ltrottoir » (« Où est le trottoir ? ») destiné à alarmer les autorités quant à la dégradation des infrastructures piétonnes. Les trottoirs sont déformés ou usurpés aux piétons à des fins de terrasse de cafés, de places de parkings ou de dépôt de poubelles.

Stéphanie Pouessel

Stéphanie Pouessel est anthropologue et chercheure associée à l'Institut de recherche sur le Maghreb Contemporain (IRMC) à Tunis depuis 2010. Elle est membre fondatrice de Vélorution Tunisie.

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